Le délire de monter dans le premier train qui passe. De partir, n'importe où. Juste le plus loin possible. Est ce une fuite ou un besoin de découverte ? Qu'importe, ce qui compte c'est d'éviter l'étouffement.
Le délire d'être en pleine nuit, sur la voie E. Il y a une sorte de vide qui se forme dans un coin de ton cerveau pour finalement prendre possession de toutes tes tripes. Tu ne ressens plus rien, ne penses plus à rien, es tu seulement encore quelque chose? Tu n'es plus qu'une masse uniforme noyée et perdue sur le quai.
Quand le train en question se profile, amorçant le virage qui a permis à tes yeux embrumés de l'apercevoir, à tes tympans ouatés de le deviner. Tu ne connais pas le point de départ. Tu découvriras peut être la destination. Ton corps est inanimé. Ton cerveau est embaumé, tu es comme un morphinomane. Tu es sans vie. Tes yeux, brumeux, observent avec la plus profonde indifférence dont est capable l'inertie de ton être le train arriver à grands fracas. Ta peau est froide, et les battements de ton c½ur, lents, résonnent si fort que ta cage thoracique vibre tant qu'elle menace d'exploser à chaque palpitation.
Dans un crissement aigüe, le train s'arrête. Devant toi. Ce train, c'est un peu une faille temporelle. C'est l'inconnu qui se pointe et te provoque, qui se profile avec le plus de bruit possible, pour que tu aies bien conscience de sa présence. Il t'aguiche, et tu restes cependant maître de la situation, il te laisse le choix, le choix de l'imprévisible et de l'incontrôlable, alors que tu pourrais prévoir et contrôler. Enfin, presque.
Et tout à coup ton rythme cardiaque s'accélère. Toutes les particules de ton corps, inanimées il y a une fraction de seconde, entrent dans une transe excitatrice, tu te mets à frémir. Ton sang bouillonne, des images passent et trépassent dans ta tête sans qu'aucune réflexion, sans qu'aucune réaction qui ne soit vraiment réfléchie ou contrôlée ne soit exécutée. L'adrénaline s'est emparée de ton corps, et l'incandescence de la montée bat sous ta peau. Si l'on te touche, l'on vibre, l'on se brûle. Le train n'a que quelque seconde pour démarrer, sans quoi la boule ardente qui bat bien trop vite dans ta poitrine stabiliserai son rythme et la frénésie s'arrêterait subitement.
La vitesse s'accélère, mais ce n'est plus toi. Tu prends une grande respiration, et la mesure que battait ton palpitant, à peine trop vite, à peine trop fort, retrouve un tempo moderato.
Le train sort de la gare, le ciel apparaît. Le ciel étoilé de l'été, du mois de juillet. Tes yeux se lèvent, et ton corps n'est plus une furie. L'excitation est balayée par le vent qui fouette ton visage. Tout va toujours trop vite. T'es tu seulement rendu compte du moindre de tes actes ? L'adrénaline, le goût de l'inconnu, l'attirance pour le danger se sont emparés de nous, et nous sommes épris d'eux. Ne sommes partis au vent, ne sachant même pas pourquoi, ne sachant même pas comment.
Et nous verrons bien jusqu'où.